Un coup de foudre lexical: Ceptik

CeptikC’était un soir dans Paris, une nuit presque. L’hiver se disait encore, même si sa force paraissait déjà faiblesse face aux douceurs d’un printemps pressé de réchauffer les hommes. La nuit était belle au-dessus d’un pont éclairé et des bâtisses autour qui participent de la beauté la ville lumière. Le tableau était propice aux coups de foudres. Je n’allais pas être déçue.
A quelques mètres du pont lumineux j’ai entendu chanter les possibles sous la férule du Capitaine Alexandre, les yeux posés sur des œuvres de Fred Ebami tout autour de nous, tandis que se glissaient des notes de musique. Et c’est au cours de ce joli moment de poésie, de fraternité, c’est au cours de ce voyage visuel que j’ai entendu couler mots :

« J’aurais aimé être de ces poètes
Qui ont du swing dans chaque vers,
Qui sont si forts à dire aux rimes
Qu’elles sont si belles sans chanter faux.
J’aurais aimé rendre plus beau
Chacun des mots que je vous sers
Ne jamais être à court d’émoi,
Ne jamais être pris à défaut.
J’aurais aimé dire à ma mère
Combien je l’aime pour chaque vœu
Qu’elle a su faire à mon égard,
Priant pour mon retour en un morceau.
J’aurais aimé dire à cette reine
Qu’elle a bien fait de croire en moi
Elle qui pour moi a tant souffert
Que j’arrive sur terre un peu plus tôt.
J’aurais aimé dire à mon père
Que ses efforts sont justifiés,
Non lui faire face à chaque fois
Qu’il fit le coq dans sa basse-cour
Car aucune de mes répliques
Ne me priva d’être pris à court.
J’aurais aimé être celui
Dont il pourrait juste être fier.
J’aurais aimé dire à mes frères
D’être prudents à l’avenir
Dans tous leurs choix de futures femmes
Mais je ne suis guère le bon exemple.
J’aurais aimé dire à ma sœur
Que mon épaule lui est acquise
Mais j’ai bien peur au bout du compte
D’être distant quand elle se perd.
J’aurais aimé dire à ma fille
Combien elle comble de joie son père
Sans que mon fils n’ait l’impression
Qu’un choix s’est fait entre elle et lui
Car ce que j’aime par-dessus tout,
C’est qu’ils m’embrassent et réalisent
Qu’il est mon jour et elle ma nuit
Et que les deux sont toute ma vie.
J’aurais aimé être l’ami,
Le confident par excellence
Qui garde pour lui secrets et joies,
Colères et viles connivences.
J’aurais aimé rester celui
Qui sait calmer les âmes meurtries
Et faire en sorte que chaque mot dit
Ne soit suivi d’aucun silence.
J’aurais aimé dire à ces femmes
Que j’ai blessées sans crier gare
Que mes excuses sont sincères
Et que je souhaite qu’elles trouvent l’âme sœur
Qui saura dire les mots qu’il faut,
Ayant enfin en elle ce charme
Que je n’ai guère su conserver
Et qui explique tant de rancœur.

Et plus loin, j’ai entendu quelque chose qui m’a fait, comme on dit par chez moi dans le plus beau pays du monde, tout au moins selon la géographie de ma mémoire émotionnelle, « je suis tombée sans glisser » :

« J’aurais aimé lui dire je t’aime,
La rendre belle pour toujours
Savoir la peindre à main levée,
Les yeux bandés, à contre-jour. »

Aouch ! La flèche avait atteint sa cible. Les dimensions et les visages de l’humanité qui à chaque strophe se dessinaient me rencontraient.
J’étais sous le charme des mots que j’entendais, de l’humanité qui coulait du verbe exquis, dit en toute simplicité. Le texte disait une mosaïque humaine touchante. Déclamés sous la forme d’un rêve à mi-chemin entre regrets et espérance, « J’aurais voulu » disait quelque chose des valeurs de l’homme. Et ces valeurs me touchaient. On voyait passer le fils, l’adolescent, le père, l’homme et ses amours, l’ami, le citoyen, l’homme public et l’actualisation de ces rôles privés et sociaux se disait avec une pudeur dénudée. Apparente contradiction et vérité poétique offerte dans un texte tout en finesse et en tendresse.
Le pont éclairé de Paris avait raison, la nuit était propices aux belles rencontres. Le printemps avait eu raison de terroriser l’hiver pour le bouter hors de Paris pour laisser la place aux frissons exquis, à la chaleur dispensée par des mots exquis.
J’étais la victime consentante d’un coup de foudre lexical, mémoire d’un autre coup de foudre parisien il y a quelques années dans un café nommé couleur Rubis sous les mots cette fois-là du Capitaine Alexandre qui depuis est simplement devenu Ndom’am nusadi, mon petit frère.
Coup de foudre lexical, disais-je donc pour un verbe enraciné dans une humanité qui semblait faire résonance avec la mienne.

« J’aurais aimé
Rester moi moi-même
Et demeurer auprès des miens
Celui qui sait à demi-mots,
Qu’à demi nu,
Il n’est plus rien »

Depuis, j’ai parcouru son verbe, ai été touchée par sa plume, ai vibré à sa sincérité, entendu chanter les mots de sa fière africanité, et ai été rencontrée par ses convictions panafricaines, sœurs des miennes :

« Fini le temps des colonies et des mises à l’essai »
Je bois du petit lait.

Son regard sur le monde se déclame et touche les cibles de nos consciences. L’avez-vous entendu dire Adam et Adama, fils d’Eve et d’Awa, construits par des environnements différents, l’un nostalgique de ce que l’autre fuirait sans hésiter. Adam et Adama, humains et frères qui ne le découvrent que lors d’une confrontation tragique, comme bien des humains en ce siècle qui ne savent pas discerner le frère dans l’autre et ne le lisent qu’au travers de ce qui devrait n’être que périphérique, le paraître, le croire, le posséder.
Son verbe n’est pas que doux, il peut se faire acerbe pour répondre à ces détracteurs qui feraient aisément du dos des autres un sol à fouler. Sa plume comme souvent chez les êtres écrivant et les artistes poétiques est son salut, sa force, sa résistance, sa résilience, sa réinvention de soi après les flammes par lesquelles quelquefois la vie nous consume.

« Naître au mois d’août a fait de moi un lion.
Vos chatouilles ne me gênent pas / ne me vexent pas / ne me brisent pas!
Pourquoi perdre mon temps à justifier mes actes?
Ce one love, je l’dédie à ces aigris qui jactent.
Ce vice qu’est ma plume / soldat pour la Zik
Solide tel un roc / revoilà l’as de pique.
De retour de l’exil, j’ai retrouvé l’équipe
En attendant la suite, en silence, visez l’exit.
Refrain x 2
Où sont passés mes rimes, où sont cachés mes écrits?
Fallait bien que j’m’écrase, fallait bien que je me vide de mes tripes !
Traverser ce désert a fait cramer mes ailes,
Mais ce vice qu’est ma plume s’rebelle et m’fait planer sans elles. »
Pour Ceptik, les mots sont sens, son, musique, lien, échange, force, tendresse, ironie, conviction, sourire. Il est Ceptik et pose sur le monde un regard qui se construit et s’affine au regard de ses voyages intérieurs, de ses expériences, de ses accidents et de ses triomphes, de ses territoires désertés de l’espérance et de ses oasis de plénitude. Une vie d’homme quoi.

« Quitter le Hip hop ? Plutôt m’couper les dreads /
C’est comme brûler un feu/quand juste après le stop, c’est le vide…
Des tonnes de papier / des ratures / à la recherche du style
Etre à la recherche d’inspi n’a rien à voir avec la mort de l’instant.
La distance que j’ai prise a un sens et une cible /
Faire de la confiance des miens / Une chose indivisible.
Ma vision est saine / Et si Dieu veut, quand vous verrez les signes
C’est à coups de jets d’encre indélébile que j’imposerai mon style.
Comment tourner le dos / à ce que j’suis devenu ?
Comment pourrais-je seulement faire pleurer ma plume si ce n’est
Par le pouvoir que le Rap / a eu sur la vie de mes tracks ?
Cette musique qui se plaque à ma peau / poésie que je traque !
D’accord j’ai pris de l’âge dans le game
Mais ce game n’est fini que lorsque le film a signé The End !
Alors ouvrez les yeux, ce n’était qu’un de ces mauvais rêves…
Soldat de la prose, j’ai la plume pour emblème et le mic est mon glaive. »

Quand j’écoute cet homme que j ne connais qu’au fil de ses mots glanés ça et là et de quelques échanges, des mots de Césaire montent à ma mémoire. Ils reflètent bien mon regard sur l’artiste poétique qu’il est à cette escale de mes découvertes de lui et sur lui.
« C’est quoi une vie d’homme ? C’est le combat de l’ombre et de la lumière… C’est une lutte entre l’espoir et le désespoir, entre la lucidité et la ferveur… Je suis du côté de l’espérance, mais d’une espérance conquise, lucide, hors de toute naïveté. »
Aimé CésaireEntretien dans Présence africaine, « La poésie, parole essentielle »)
Cet artiste est à nous cette après-midi, il vient à nous pour un Cœur à Cœur.
Je pourrais vous dire qu’il est né au Gabon où vivaient ses parents, mais que le Sénégal, terre de ses pères avant d’être siennes coule dans ses veines avec force.
Je pourrais vous dire qu’il est un artiste majeur de sa la scène Hip Hop sénégalaise sur laquelle il côtoie Awadi. Je pourrais vous dire qu’il a travaillé avec Daara J. family.
Je pourrais vous dire qu’il fait partie du groupe STILL, qu’il a déjà sorti deux albums, qu’il a des talents multiples, signe et produit des films, des documentaires, des albums d’artistes divers etc au travers de son label Trinaïn.
Je pourrais vous dire qu’il descend d’une longue lignée de griots et que quelque part, le verbe lui est atavique, structurel, essence.
Je pourrais vous dire que son africanité essentielle convie dans sa musique des instruments tels que le Tama ou la Kora.
Je pourrais vous dire qu’il est de ces artistes conscients dont le verbe relève à l’intérieur bien des africanités, des humanités courbées par l’histoire ou par la vie, par association ou par empathie.
Je pourrais vous dire que ses mots chantent aussi dans des langues venues de la terre de ses pères.
Je pourrais vous dire les raisons pour lesquelles son nom de scène est Ceptik et combien ce nom parle de lui.
Je pourrais vous dire qu’il est un acteur majeur des fameux « Vendredi Slam » et que de l’autre côté de l’océan sa réputation n’y est plus à faire.
Je pourrais vous dire la beauté de son timbre, mais il est là, écoutez et recevez, soyez transportés.
Je pourrais vous dire tant de choses objectives et subjectives, mais puisqu’il est là pour déclamer son âme convertie mots et pour échanger avec vous, avec nous, nous allons le laisser dire son parcours au fil des échanges et de vos questions.
Je pourrais encore vous dire la beauté de son timbre et la densité de son verbe, mais puisqu’il est là, écoutez et recevez, soyez transportés, et on en reparle.
Je pourrais aussi vous redire que je suis sous le charme de son univers, mais il n’est pas question de moi n’est-ce pas ? Il est question d’une rencontre entre vous et lui, entre le coeur que nous formons tous et son cœur. Entre nos cœurs, nous l’auditoire, capturés par ses mots.
Alors je nous laisse à Ceptik de nos cœurs au sien.
Bienvenue à toi Ceptik.
Merci pour ta confiance qui te conduit sur le territoire familial de notre Cœur à Cœur Acoustique. Sens-toi comme à la maison. D’ailleurs tu es chez toi. Nous sommes à toi, comme tu es à nous, de ton cœur aux nôtres et réciproquement.
Merci à vous d’accueillir Ceptik.
© Chantal EPEE