Archives de catégorie : Le cadeau de Chantal EPEE

Corry Denguemo, portrait

P1050798Aujourd’hui, nous avons le plaisir de recevoir Corry Denguemo, vocaliste, auteur et compositeur, qui a la particularité de composer ses morceaux à la guitare et, aux percussions. C’est une chanteuse qui a choisi d’accueillir en son sein les vibrations singulières des mondes Bantu, en particulier ceux de l’Afrique centrale dont elle est originaire. Ce sont ces rythmes qui vivent en elle et qui accompagnent le mieux les cris qu’elle veut pousser pour un monde en souffrance et les pansements qu’elle veut participer à poser sur lui. L’artiste que nous accueillons est en effet une femme engagée qui a choisi, à l’instar de Miriam Makeba son modèle, de mettre sa voix et sa notoriété au service des causes qui lui tiennent à cœur.

Corry entend de la musique à l’intérieur d’elle comme elle accompagne ses pensées et son observation du monde. Elle chemine avec son engagement envers les populations fragiles et est en résonance avec son ancrage africain. La musique l’habite comme elle-même a pris résidence en elle il y a longtemps déjà.

Camerounaise et Centrafricaine, Corry est née au Cameroun et a grandi au contact de sa famille de part et d’autre d’une frontière qu’elle découvre très vite artificielle pour avoir rencontré dans les deux branches de sa famille des personnes partageant les mêmes valeurs, la même sensibilité, la même générosité. Ses grand-mères maternelle et paternelle en effet, bien que venant de pays déclarés différents s’étaient adoptées l’une l’autre au point de s’appréhender comme des sœurs. Comment l’enfant qu’elle était aurait-elle pu faire une différence entre l’une ou l’autre branche de sa famille sur la base d’une nationalité ? La richesse de Corry Denguemo tient aussi à cette découverte et, la chanteuse se définit davantage comme africaine que comme Camerounaise ou Centrafricaine.

Maintenant, je vais vous demander de fermer les yeux, de faire un effort d’imagination et, si vous y arrivez, vous devriez faire un joli voyage. On y va ?

Vous êtes au Cameroun et vous entrez dans une concession familiale que vous ne connaissez pas. Tandis que vous tentez de découvrir chez qui vous vous trouvez,  votre attention est capturée par la musique qui s’échappe de la maison. La superbe voix de Mahalia Jackson vous transporte dans une reprise somptueuse de Amazing grace. Vous entendez le grésillement singulier des disques vinyles qui ajoute au charme de la musique qui vous parvient.  Vous souriez.  La voix de Mahalia laisse la place à Ella Fitzgerald qui entonne My funny Valentine. C’est l’extase. Tiens, qu’est-ce donc que cela ? De la musique chinoise ? En plein Yaoundé ? Tandis que tout à votre étonnement vous vous demandez si vous n’avez pas atterri sur une planète imitant la ville de Yaoundé, un appel à l’unité s’élève, porté par Bob Marley. Vous l’entendez avec d’autant plus de force que des nouvelles venues d’Afrique du Sud disent combien long est le chemin qui mène du rêve d’unité africaine à la réalité. Des morts et des déplacés. Violence intra-africaine. « Africa Unite ! » Un autre moment de silence et, voici que le chef d’œuvre absolu de Beethoven, la 9ème symphonie emplit l’espace sonore et vos sens. Quel fabuleux voyage n’est-ce pas ? Figurez-vous que vous venez de visiter la maison et l’ambiance dans laquelle notre invitée a grandi.

Fille d’une mélomane, elle baigne dans la musique et se retrouve très vite habitée par elle. Même si elle ne le sait pas encore, répond très tôt à l’appel que lui adresse la musique. Elle chante les morceaux qu’elle entend, se projette en eux au point devenir, l’espace d’un instant, l’artiste qui chante.

Une semence est plantée dans l’enfant, elle a l’intuition que la musique sera le véhicule de ses mondes intérieurs, même si elle ne sait pas encore comment elle les dira. A l’aube de l’adolescence, elle se lance dans le rap avec des cousines. Elle a 13 ou 14 ans. Elles se produiront dans des matinées de jeunes et dans les lycées. En plus du Hip Hop, Corry apprend des danses traditionnelles. L’Afrique en elle vibre déjà avec force et veut se dire adossée aux mondes Bantu. Quand ses cousines font le choix de prendre d’autres voies, Corry décide de continuer dans la musique. C’est ainsi que très jeune, elle fait le choix  de quitter l’école pour s’épanouir dans la danse et le chant. Elle a le sentiment que ce chemin est le sien, même si elle ne sait pas encore chanter. Elle a 15 ans. Ses oncles s’opposent fermement à sa décision tandis que sa mère lui apporte son soutien.

Commence alors pour Corry un apprentissage à tâtons, au moyen de playbacks dans lesquels elle explore les répertoires de Koko Ateba, Céline Dion, et de d’autres chanteuses.

L’adolescente qui veut apprendre à chanter va vers des musiciens et de producteurs. Elle est rapidement confrontée à une part sombre du monde des adultes en général, et de ce milieu en particulier (tentatives d’abus physique, réclamation du droit de cuissage etc.)

Les portes auxquelles elle frappe se ferment l’une après l’autre au moyen de la clé de ces exigences iniques, jusqu’au jour où, au détour d’une audition, elle fait une rencontre qui, même si elle ne le sait pas encore, sera décisive : celle avec le groupe Macase.

Sa prestation séduit les membres de ce groupe au point qu’ils ne veulent pas laisser passer celle qui les a touchés, non à cause de sa technique, mais de la vie qui passe par sa voix, de ce qu’elle dégage de passion, de vérité, de force et de fragilité. Ils la veulent dans le groupe, elle n’est pas intéressée.

Fort heureusement le courant passe mutuellement et les membres du groupe et  Corry deviennent amis. Elle apprendra plus tard que Jaylou Ava, alors directeur artistique du groupe leur avait suggéré pendant l’audition de ne pas laisser s’en aller la jeune chanteuse qui avait ce petit supplément d’âme qui la distinguait du des autres.

A force de les rejoindre de temps en temps sur une scène ou sur un projet, elle finit par intégrer la formation dans laquelle elle reste de 1998 à 2011. Elle y fait ses classes, apprend à chanter, à poser sa voix, à écouter et à entendre la musique, à travailler les gammes, à vocaliser. En effet, dit Corry, « sortant du Rap, je ne chantais pas. »

Corry chante avec le cœur, il lui manque la technique. La technique, dit la chanteuse, permet de « regarder sa voix de l’intérieur et d’être une seule et même personne avec elle. » Même si dans sa vie elle n’a pris en tout et pour tout qu’une seule heure de cours de chant, elle a appris à chanter en faisant, en côtoyant des artistes talentueux, en les observant, et en posant des questions techniques aux chanteuses qu’elle rencontrait.

 

En 2011, Corry postule pour un « Visa pour la création » de l’institut Français. Elle l’obtient et vient en France pour une résidence de six mois du 15 Juin au 15 Décembre 2011.

Au cours de cette résidence, elle travaille sur la création, la composition. Elle y retrouve Blick Bassy, ancien membre de Macase. Il compose, elle écrit. Elle travaille aussi avec Lokua Kanza, rencontre essentielle.

Aujourd’hui, Corry écrit et compose des chansons qui collent aux réalités qui la touchent, aux situations qui l’interpellent, aux personnes qui la bouleversent, en particulier une population pour qui elle est dans certains espaces, un peu comme une mère, une grande sœur, une main tendue, et assurément un porte-voix. C’est la population des enfants des rues, enfants perdus et abandonnés de nos cités. C’est pour tenter d’apporter une réponse à leur souffrance et à leurs errances qu’elle fonde une association, « les voix en chœur. »

C’est une association culturelle au travers de laquelle des jeunes gens sont initiés aux percussions et à la danse. Elle espère par ces stages voir se lever des vocations qui seront des portes qui leur ouvriront un espoir, et pourquoi pas un avenir. Plusieurs de ceux qui ont fait ces stages trouveront leur voie et certains vivent encore aujourd’hui de la danse.

Grâce à l’association, des enfants des rues ont fait des stages de football, et ont trouvé des parrains qui prennent en charge leur scolarité. Elle a notamment réussi  à faire parrainer un enfant par une société de télécommunications qui a pignon sur rue au Cameroun et c’est ainsi qu’il a été retiré de la rue et a décroché son BEPC.

Son départ du Cameroun l’éloigne des actions concrètes sur le terrain mais les questions sociales demeurent des sujets qui la touchent, elle leur prête sa voix et quand elle peut ses mains et son énergie.

« J’utilise mon nom pour aider les autres. »

Le 8 mars de l’an dernier, elle a par exemple choisi de passer la journée en compagnie des enfants des rues.

C’est pour cela que, quand on découvre que Miriam Makeba qu’elle admire pour avoir utilisé sa musique pour combattre et dénoncer l’Apartheid et les discriminations est la chanteuse qui a eu sur elle la plus grande influence, l’on ne s’étonne pas de ce que Corry trouve normal de mettre sa voix et sa musique au service des causes qui lui tiennent à cœur.

Je vous invite, en cette après-midi, à vous laisser porter par la voix, la chaleur, les vibrations de l’artiste que nous recevons cette après-midi. Attendez-vous à être envoutés par ses percussions, à être touchés par sa générosité, à être transportés par sa voix et sa musique, à être émerveillés par l’intensité qui se dégage d’elle.

Chère Corry, merci d’être avec nous cet après-midi, le public est venu à ta rencontre. Sens-toi accueillie. Tu es chez toi. Ils sont là pour toi comme tu es là pour eux.

Pouvons-nous faire à notre invitée une ovation cœur à cœur acoustique ?

©Chantal EPEE

 

11070601_1086566661369234_3145040482065614642_n

PORTRAIT D’EBALE

P1040300

Nous avons le plaisir de recevoir, pour un Cœur à Cœur Acoustique, le chanteur Ebalé.

L’occasion nous est donnée de découvrir les parcours d’homme et d’artiste de celui qui, au début de l’année dernière, nous a offert un moment magique en ce lieu même. Il me semble que c’était d’ailleurs le jour de son anniversaire.

Ceux qui ont assisté à cette incursion dans le beau et dans l’émotion s’en souviennent certainement.

Avec sa guitare et sa voix, les yeux qu’il gardait quelquefois fermés et la tête levée, Ebalé nous avait invités dans des hauteurs esthétiques et dans des profondeurs émotionnelles, nous rappelant que la musique en soi est langage.

En effet, il n’est pas besoin de discerner le sens d’une chanson pour se laisser emporter par elle vers de belles cimes émotionnelles.

Ce moment-là ne pouvait que nous inciter à le recevoir un jour, pour qu’il ait davantage de temps pour nous faire naviguer dans sa belle musicalité et nous ouvrir son répertoire.

Le jour est donc venu de découvrir un peu mieux Ebalé et sa musique qu’il nomme « Soul Na Bisso », la musique soul enracinée et réinventée par les sources congolaises qui fondent le chanteur, telles que la rumba congolaise notamment.

Ebalé est né au Congo Brazzaville dans une famille qui n’est pas spécialement mélomane et encore moins musicienne mais très tôt la musique le happe.

Il vient à elle d’abord par la danse et le Rap.

Avec ses amis, il participe à des concours de danse HIP HOP. On y chante certes, mais la danse est reine. A cette époque déjà, notre invité s’intéresse à la musique, aux voix. Les musiques qu’il aime en ce temps-là viennent essentiellement des mondes afro-américains Johnny Gill, Boyz II Men, New Edition, Guy, Teddy Riley, R Kelly, etc.

La musique le passionne, lui devient viscérale, il chante comme il respire. I sait que par elle il a trouvé son langage fondamental. Cette passion absolue ne gêne pas ses parents, aussi longtemps qu’il se souvient que les études sont la priorité. Il commence à chanter çà et là, fait des rencontres, se fait remarquer par ses qualités vocales. Il fait ses premières scènes à Brazzaville en 1991 avec Martial Goumeliloko (pianiste, chanteur, auteur compositeur).

Au milieu des années 90, il ressent le besoin de venir à la rumba congolaise, d’apprendre à la chanter, le ressentir de l’intérieur. Il la chante en ce temps-là « comme un blanc », selon ceux qui le taquinent à ce sujet et lui suggèrent de rester confiné dans les espaces dans lesquels sa voix et son chant sont « comme à la maison », la soul et la RnB.

Mais le jeune Mellon Gakana sait qu’il manque quelque chose à sa soul. Il leur manque des racines afro-africaines, des racines congolaises.  Il a conscience que, aller vers la rumba congolaise c’est aller vers lui-même. Il sent intuitivement qu’il a besoin de cette rencontre pour se compléter musicalement. La soul américaine ne saurait dire complètement la sensibilité propre qui est la sienne et qui a ses racines en terre africaine. Alors faisant fi des quolibets, il travaille, apprend, s’approprie peu à peu cette musique et son chant. Il sait que cette musique, ses rythmes, ses vibrations, sa vie font partie de lui, de ses fondations.

C’est le premier pas vers ce qui sera son expression musicale, ce qu’il appelle Soul Na Bisso, une fusion de la Soul Music et des rythmes africains, congolais.

Mais revenons au voyage du jeune homme qu’il est encore en terre de rumba

Il intègre un premier groupe de rumba qui s’appelle Top Musique. Pendant les vacances Ebalé commence à tourner avec ce groupe et parfait par la pratique son style vocal et son appréhension de l’univers rumba. Il continue le lycée bien sûr. Ses parents n’auraient pas permis qu’il le fasse.

Plus tard, il rejoint après casting un groupe de rumba congolaise très connu,  Extra Musica International. C’est une expérience artistique et humaine qui comptera artistiquement et qui formera son caractère en même temps que son talent vocal s’affinera. Il participera à deux albums de ce groupe en 1998 et 1999. Il quitte le groupe en 1999.

Après son départ d’Extra Musica International, il quitte le Congo et rejoint la France pour faire des études.

La musique ne le quitte pas. Il collabore avec un ancien membre du groupe et de cette collaboration naîtra au bout de deux ans « Flash », un album qui connaîtra un succès confidentiel.

Ebalé, bien que portant toujours la musique en lui, déplace ses priorités vers la construction de sa vie professionnelle et de sa vie d’homme.

Mais s’il s’est éloigné de la scène musicale, la musique ne le quitte pas. Chez lui il travaille son chant, écrit et compose des musiques, perfectionne son jeu à la guitare. Il sait qu’en toutes choses, le travail et la persévérance sont la clé vers l’excellence.

La musique revient le chercher en 2007 quand il est invité à participer à quelques événements musicaux. C’est le point d’un nouveau départ à partir duquel le chanteur, prenant pour pseudonyme Ebalé, peut offrir son répertoire au double ancrage Soul et Africaine.

Il fait par ailleurs des rencontres déterminantes avec deux aînés qui viennent des deux Congo. Ces rencontres vont le construire et lui donner une meilleure appréhension du business de la musique en France notamment. L’une de ces rencontres c’est So Kalmery qui lui fait découvrir le brakka, musique ancestrale qui porte en son nom à la fois le commencement et l’infini. Cette rencontre lui permet de s’affirmer en tant que musicien et le ramène vers ses fondations africaines. L’autre rencontre c’est avec Nzongo Soul qui a été connu en France pour avoir posé sa belle voix sur Noir et Blanc de Bernard Lavilliers.

Ebalé a une passion, celle de faire briller l’image de l’Afrique dans les arts et dans les nouvelles technologies. Il veut que les expressions artistiques portées par l’Afrique, les Afriques aient de meilleurs espaces pour être entendue et mise en lumière. Habitant la banlieue francilienne, il connait les zones d’enclavement que peuvent être les villes au-delà du périphérique parisien, et combien des talents magnifiques peuvent être confinés dans le silence et l’ombre.

Pour répondre à cette fermeture, Ebalé fonde une Association : Génération Soul Na Bisso avec laquelle il met en place l’évènement Art Connexion Vibes qui est carrefours de rencontre de talents artistiques divers. On y assiste à la présentation d’un artiste plasticien (vernissage), un créateur de mode (défilé de mode) et des musiciens (concert).

Derrière l’association Soul Na Bisso, il est une philosophie : celle de la connaissance de soi et de l’action. Soul Na Bisso, connaître son âme, son essence profonde pour aller vers l’autre de manière apaisée.  Soul Na Bisso, l’action : refuser la passivité, refuser d’attendre que les choses se fassent toutes seules ou que les autres les fassent pour nous, mais se mettre en mouvement pour convertir ses projets et rêves en réalité. Un pas à la fois, mais un pas ferme.

Soul Na Bisso c’est de nombreux projets artistiques, médiatiques, et une passion qui brûle celui qui la porte sans le consumer.

Merci de recevoir avec la chaleur qui caractérise nos rencontres, un chanteur de grand talent, et un humain passionnant.

Je compte sur vous et sur lui pour une rencontre de Cœur à Cœur, un moment de musique et d’humanité.

Merci.

P1040335

©Chantal EPEE

Auteur, Directrice du Cœur à Cœur Acoustique

Présidente Afrodiaspor’Arts-Expressions of Black Cultures.

 

PORTRAIT D’ABOU DIARRA

P1040097

Nous avons l’immense plaisir de recevoir Abou Diarra, chanteur et joueur de N’goni qui nous vient de la région de Wassoulou au Mali. Nous allons voyager ensemble au rythme de sa musique qui allie les rythmes traditionnels de sa terre natale aux sons venus du blues, du jazz ou du rock.

Abou Diarra est un homme, un artiste en mouvement, qui ne conçoit pas la musique comme un lieu figé. Cela s’explique peut-être, par la manière dont il fait la rencontre de ce qui allait devenir son instrument, le véhicule de ses émotions et de sa vision du monde.

Le jeune Abou, pour des raisons de nécessité financière a quitté son Mali natal pour rejoindre la Côte d’Ivoire afin de tenter d’y gagner sa vie. Il y trouve du travail mais, est exploité par un employeur peu scrupuleux. Abou décide quitter ce patron dépourvu d’honnêteté et, dans la rue à Abidjan, il croise un joueur de Ngoni. C’est une rencontre, avec le son, avec la vibration particulière de propre à cet instrument qui est quelque part, entre la harpe et le luth, si l’on tente de le décrire depuis une perspective occidentale.

Le joueur qui le fascine alors c’est Yoro Diallo, un grand maître du Kamale Ngoni.

Conscient qu’il vient d’entrer en contact avec un instrument qui le rencontre, Abou veut aller avec ce maître. Mais ce dernier, qui repart pour le Mali le lendemain, le confie à un de ses élèves chez qui Abou demeure une année. Malheureusement, ses progrès ne sont pas probants et Abou est découragé. Il n’a qu’une envie, celle de rentrer chez lui, de retrouver les siens. Il se met en mouvement pour un retour au pays natal. C’est alors que, à peine sorti de chez celui qui le formait, il croise dans la rue un homme qui marche avec un ngoni.

Cette rencontre ne peut procéder du hasard !

Il est une histoire qui aspire à s’écrire au travers de la fusion d’un homme avec cet instrument. Abou parle avec le joueur de Ngoni qui marche et lui parle de sa situation, de son cas. Ce dernier ne peut l’emmener avec lui mais, comme il a deux Ngoni, il en donne un à Abou qui se met à son tour à marcher.

Il marche quatre mois et vingt-six jours pour rejoindre Bamako depuis Abidjan. C’est là, dit-il « que je suis devenu un joueur de Ngoni, sur la route »

P1040034 P1040037

La rencontre réelle, l’amitié, l’intimité d’Abou Diarra s’est construite et établie dans la solitude et dans le mouvement. Comment pourrait-il envisager la musique comme un prescrit figé ? Le musicien ne cesse d’explorer les possibilités du Ngoni et les rencontres qu’il peut faire avec d’autres instruments, tels que le violon, l’accordéon par exemple. Il aime qu’un instrumentiste complètement étranger aux univers portés originellement par le Ngoni, vienne avec les mondes qui l’habitent, pour apporter sa sensibilité personnelle et, enrichir sa musique.

De retour à Bamako, il a le privilège d’être formé par un virtuose aveugle du Ngoni. Vieux Kanté est, selon les mots d’Abou Diarra, « un génie du Ngoni »  La formation qu’il recevra de ce maître du Ngoni, durera sept ans au cours desquels, il ne quittera quasiment pas celui qui l’enseigne. Ce sera une école de l’humilité. Pendant trois ans, Abou ne sera pas autorisé à exercer son art dehors, mais uniquement chez son formateur. C’était frustrant, décourageant, mais formateur : “Abou, ce n’est pas parce que je suis aveugle que je ne vois rien, je vois avec mon cœur. Il faut attendre un peu. Un jour viendra.”

Cette promesse a tempéré la fougue d’Abou et, quand deux ans plus tard, son maître le libère pour aller vers sa propre « carrière » de joueur de Ngoni, c’est Abou qui refuse, tenant à veiller sur le vieil aveugle qui, n’a pas d’autre aide que lui. Se lancer pour lui-même n’est plus urgent. La fidélité de son élève touche profondément le maître qui lui descelle ce qu’il lui avait jusque-là, caché. Après la mort de ce maître, Abou va librement à la rencontre du joueur de Ngoni qu’il est devenu.

La musique d’Abou Diarra parle sans surprise du voyage, de l’exil, du mouvement. Les rythmes et styles où se mélangent, au fil de ses rencontres avec des pays, des sonorités, des influences. « Chaque fois qu’il découvre un genre musical, comme le reggae, » dit Bertrand Lavaine journaliste à RFI, «  il cherche à transposer les notes, le jeu, rajoute au besoin des cordes à son instrument. »

Abou Diarra explore la musique hors des gammes classiques, utilise son N’goni comme une guitare, comme une basse, une harpe ou une percussion.  Il nous entraine dans des balades silencieuses et nostalgiques ou dans des rythmes plus enlevés qui invitent à la danse.

Notre invité a appris en marchant. Il a aussi apprivoisé son instrument alors qu’il apprenait au pied d’un génie du Ngoni. De lui, il a probablement reçu le désir de transmettre sa science à d’autres. Abou Diarra anime des ateliers pour enseigner le Ngoni.

Aujourd’hui nous accueillons l’un des plus brillants ambassadeurs du Kamale Ngoni.

Nous avons avec lui le privilège d’écouter sa musique que nous pouvons nous procurer à la fin et nous le faire dédicacer.

Cher Abou, merci de nous avoir fait l’amitié de venir nous rejoindre pour un cœur à cœur. Nous sommes heureux de recevoir l’artiste et l’homme, nous avons hâte d’écouter ta musique, de nous laisser transporter par le Kamale Ngoni, et de découvrir ta fascinante trajectoire de vie à la rencontre de la musique.

©Chantal EPEE

Auteur, Directrice du Cœur à Cœur Acoustique

Présidente Afrodiaspor’Arts-Expressions of Black Cultures.

PORTRAIT DE COCO MBASSI

Affiche ok

Nous avons aujourd’hui l’immense plaisir et le colossal privilège de recevoir Coco Mbassi, pour notre rendez-vous musical et humain.

Coco Mbassi est de ces artistes, de ces instrumentistes de la voix, qui offrent au public, des moments de partage qui ouvrent à un auditoire, des espaces privilégiés pour que humanités puissent se rencontrer, voire se fondre. En effet, au contact de sa musique, de sa voix, de sa sensibilité, ceux qui l’écoutent se dépouillent, grâce à l’émotion partagée ensemble, de ces oripeaux qui aisément, dressent les humains les uns contre les autres. Les apparences, le faire, le croire ne sont plus prioritaires. Ce qui compte, c’est ce qui unit les hommes : une communauté d’humanité.

La voix et l’âme de  la chanteuse sont sœurs jumelles, voire siamoises. L’âme de Coco Mbassi emprunte le corridor du chant, pour proposer aux nôtres, un baume qui guérit, au travers de l’espérance.

C’est cette espérance qu’elle appelle pour l’enfance abandonnée qu’elle chante dans Madoï, alors qu’elle raconte une existence dont l’aube est fracassée, un âge tendre sur lequel l’on ne parierait pas, mais qui pourtant, rencontre une main tendue et qui peut lever les yeux et envisager l’avenir avec espoir. L’espérance, un besoin viscéral dans un monde dans lequel, solitude, violence et douleurs gangrènent l’humain.

A Afrodiaspor’Arts nous apprécions, nous admirons, et en plus, nous aimons Coco Mbassi. Pourquoi ? Me direz-vous. Parce qu’en plus d’être une merveilleuse artiste elle est l’une des marraines de notre Association. Elle n’est pas une marraine de surface, elle porte en elle le feu qui nous anime en tant qu’association pour faire connaître et participer à faire briller les expressions artistiques et culturelles qui nous arrivent des espaces afro diasporiques.

Nous sommes heureux de lui offrir cet espace pour vous rencontrer d’abord par son langage initial, le chant, (Oui Coco Mbassi, dit la légende interne à sa famille, aurait chanté avant de parler.)

 

1660234_994323060593595_2658349902816482522_n - Copie

Qui est Coco Mbassi ?

C’est une voix, une émotion, une authenticité, une vérité qui nous enchantent depuis plus de vingt ans, depuis le temps où, âgée de 18 ans, elle a téléphoné à Toto Guillaume qui ne la connaissait pas, pour lui dire, « Je m’appelle Coco Mbassi, et je voudrais chanter ». Toto Guillaume, après avoir ri sous l’effet de la surprise peut-être, l’invite en studio pour faire des chœurs sur une chanson d’un l’album d’Ali Baba. Lors de cette séance elle rencontrera Justin Bowen, Marilou et George Seba. Ces deux derniers s’avèreront pour elle, des rencontres essentielles.

Mais ne nous précipitons pas vers les dix-huit ans de la chanteuse, revenons aux sources de son existence.

Coco Mbassi est née dans une famille dans laquelle, la musique est centrale. Son père, féru de musique classique et de jazz, joue de la guitare et chante. Mélomane, issu d’une lignée dans laquelle la musique est atavique depuis au moins cinq générations, l’auteur des jours de Coco, tous les dimanches, fait résonner, dans l’habitation familiale, le Messie de Haendel, exerçant ainsi l’oreille de ses enfants, et façonnant leur écoute intérieure et extérieure de la musique.

La mère quant à elle, lit la musique, aime le rythm & blues, ainsi que la musique pop. Ses grand-mères maternelle et paternelle chantent et lui enseignent des cantiques. Coco les chante avec elles, et, à leur école, apprend à harmoniser.

Coco Mbassi a 7 ans quand elle connaît véritable choc musical. Il s’agit d’un séisme par identification. Elle découvre le Michael Jackson des années 1970 et est émerveillée par sa voix et par son talent. Mais il y a un plus, quelque chose qui fait qu’elle s’identifie à lui : il est tout petit, comme elle, et il chante.

Elle est comme lui, puisqu’elle chante comme elle respire. Elle a chanté avant de parler et, enfant, elle fredonne tout le temps. La musique l’a sauvée enfant d’une difficulté de parler. Le chant lui est tellement intrinsèque qu’à partir de six ans, elle fait des concours de chant qu’elle remporte d’une année sur l’autre.

A 9 ans, elle a le privilège de voir en concert la grande Miriam Makeba, qui la bouleverse musicalement et humainement, et qui lui donne l’occasion de découvrir la douloureuse histoire d’une Afrique du Sud otage d’un Apartheid qui dévore ses enfants.

Un jour de 1979, elle tombe amoureuse d’une voix, d’une sensibilité, d’une subtilité, d’une ligne de basse, Dina Bell vient d’entrer dans la vie musicale de Coco Mbassi par la porte de «  Yoma Yoma. ».

Son père qui discerne très tôt sa passion pour la musique, ne veut pas envisage d’en faire un métier, il ne connaît que trop les incertitudes liées à cette profession.

Mais Coco a toujours chanté. Elle n’a pas pensé faire carrière, mais plutôt faire ce pour quoi elle est. Chanter lui est viscéral, intrinsèque, structurel. Pour elle chanter ce n’est pas faire quelque chose, c’est simplement être qui elle est.

A dix-huit ans, elle veut aller à la rencontre de l’appel du chant en elle, mais elle ne connaît personne dans le milieu. Elle trouve le numéro de téléphone de Toto Guillaume et l’appelle. L’aventure professionnelle commence. Satisfait de la qualité de son travail, Toto Guillaume l’appellera pendant dix ans pour faire les chœurs sur tous albums qu’il produit, réalise et ou arrange. Le bouche à oreille  faisant son œuvre, elle travaillera avec des musiciens camerounais, ivoiriens, africains du Nord et du Sud du Sahara. Grâce à George Seba et Marilou elle intègrera une chorale et, élargira ses compétences dans le chant.

En 1993, elle avait fait une autre rencontre déterminante, celle avec Serge Ngando, extraordinaire musicien : guitariste, bassiste, contrebassiste, arrangeur, producteur, et compositeur, dans un studio de répétition. Ils commencent à travailler ensemble en 1996. C’est l’année au cours de laquelle elle est lauréate du prix des découvertes RFI avec Mwenge mwa ndolo, une chanson écrite par le regretté Noel Ekwabi. Grace à cette station radio elle fait une tournée importante.

 

Très jeune, Coco se procure un magnétophone 4 pistes, ce qui lui permet de travailler l’harmonisation de la musique. Tribalism qui se trouve sur son dernier album a été composé ainsi, il y a 20 ans. L’air de rien elle se prépare déjà à la carrière solo qui débutera brillamment, avec le prix des découvertes RFI en 1996.

En 2001, paraît son premier album, SEPIA qu’elle produit avec Serge Ngando. C’est un disque  par lequel, elle va à la rencontre de tout ce qui la constitue, comme on regarde de vieilles photos et que l’on récupère par la mémoire un morceau de soi oublié dans le passé. L’accueil critique et public de SEPIA est excellent, quelquefois dithyrambique. Le succès est immense, notamment en Allemagne. Elle fera 500 concerts en 2 ans, dont 90% en Allemagne. Elle remporte de nombreux prix

En 2003, paraît l’album SISEA produit avec Serge Ngando. La chanteuse a davantage en tête un plan, sinon de carrière, mais de trajectoire musicale.

10409542_994328893926345_3597970203580226495_n - Copie

Et onze ans plus tard, elle nous revient avec JÒA. Mais Coco n’a jamais quitté la musique, en dépit des difficultés rencontrées au fil des ans. Nul n’a pu ravir à l’artiste son chant et sa musique.

Le timbre singulier de notre Coco Mbassi, ce léger voile déposé sur sa voix, dégage une vérité qui vous touche, voire vous bouleverse quand vous vous ouvrez à lui.

Elle chante le monde qui l’entoure, ses émotions et son regard de femme, de mère, d’Africaine, de Panafricaine, de chrétienne, de citoyenne du monde.

Elle chante depuis l’entre deux dans lequel elle réside l’adolescence.

Coco a en effet quatorze ans lorsque sa famille s’installe en France. La chanteuse est une somme complexe d’entre deux : L’entre deux langues, l’entre deux, voire trois pays, l’entre plusieurs langues, le Duala, le Pongo, le Français, l’Anglais, et les langues qu’elle glanera çà et là au gré de ses migrations intérieures au Cameroun et de ses voyages de par le monde.

Elle chante depuis les univers qui l’habitent depuis une enfance presque mutique, qui fredonnait davantage qu’elle ne parlait, et qui se passionnait pour les langues quelle apprenait aisément.

Elle chante depuis la langue anglaise qui lui est naturelle depuis l’aube de son existence.

Son regard sur le monde, est médiatisé par les valeurs cardinales qui la structurent et, elle vous emmène en chanson de l’intime à l’universel.

Elle explore les rythmes traditionnels du Cameroun, du Mali, de la Caraïbe et d’ailleurs. Son appréhension du Duala et du Pongo, sa connaissance du Cameroun et de ses multiples expressions culturelles alors qu’elle a quitté le Cameroun comme elle entrait dans l’adolescente sont impressionnantes. Coco est la preuve que l’on peut vivre hors de sa terre d’origine et découvrir ses racines, ses assises culturelles.

Rien n’est contrefait dans son propos, elle livre ce qu’elle croit, ce qu’elle voit et vous invite au plus près de sa vérité. C’est probablement pour cela, que sa voix semble vous rencontrer au plus profond, même si vous ne comprenez pas la langue dans laquelle elle s’exprime.

Coco a fait le choix de servir es autres par le don qu’elle dit avoir reçu de Dieu. C’est ainsi qu’elle offre son talent, sa voix et sa passion pour cet autre centre d’intérêt : l’Afrique et ses descendants, quels que soient les espaces dans lesquels ils se trouvent.

Elle n’a de cesse de s’opposer à la vassalisation organisée de l’Afrique et veut, par son travail, participer au relèvement de cette terre, des Africains et des Afro-descendants.

C’est ainsi que dans chanson Mangamba, de son nouvel album elle nous invite à réfléchir sur et à explorer l’histoire de nos ancêtres, pour comprendre comment le peuple de fondation, le peuple premier, est devenu le dernier.

Coco chante le monde, depuis les espaces intimes d’une vie d’homme, jusqu’ au vaste monde dans lequel, nous devons, les uns et les autres, nous inventer nos existences.

Alors, nous entendons le cœur d’une mère qui dit, dans Dibongo, combien l’éducation d’un enfant est un défi et, que les fondations que nous posons dans la vie de nos filles et fils détermineront leur avenir. « Instruis l’enfant selon la voix qu’il doit suivre et, devenu grand il ne s’en détournera pas »

Elle dénonce un fléau qui corrode l’Afrique de l’intérieur, et le plonge dans des guerres absurdes qui prennent racine dans la xénophobie, le tribalisme, l’exclusion de l’autre, et qui font couler sur cette magnifique terre des rivières ensanglantées. Dans Tribalism la chanteuse nous dit « STOP ! ». Plutôt que de nous entretuer, œuvrons à l’essentiel, nourrir tous nos enfants, les éduquer, les bâtir. Apprenons, dit-elle à nous supporter les uns les autres et, comme le font les autres peuples, construisons notre Afrique.

« Que de cris, et de sang versé, que de haine et de guerres parmi les fils d’Afrique. De grâce arrêtez ! ».

Coco est panafricaine et exècre la xénophobie, les assignations à résidence dans des identités en cage.  La chanteuse aime explorer les autres territoires, entre autre, au moyen de la musique. C’est ainsi qu’elle nous offre Mande, musique mandingue de toute beauté, faisant exploser ces frontières qui compriment le « je ». Elle est Coco Keita, Coco Mousso, tandis que Serge Ngando, le fabuleux musicien qui l’accompagne magnifiquement depuis vingt dans le voyage musical auquel elle nous invite, devient Ngando Kouyate. Dans la voix et dans l’intention de Coco, les épousailles des noms issus de la région littorale du Cameroun et de ceux qui viennent du Mali sont justes évidentes. Les noms sont beaux et, ils nous rappellent que les murs entre les peuples d’Afrique sont construits dans nos têtes. Coco, par cette chanson, nous invite à accueillir la musique africaine dans sa diversité, sans discrimination et, d’applaudir la belle musique d’où qu’elle vienne.

En filigrane et dans les fondations de sa musique la foi de Coco est présente. On l’entend dans le regard qu’elle pose sur le monde, sur la vie. On la discerne clairement dans des chansons telles que Diwuta, dans laquelle elle parle de Celui qui est son Refuge, on l’entend dans Dibongo, dans Makaki ses quêtes de lui et la foi en sa fidélité. Sur Jóa, elle rend un superbe hommage à Dina Bell en reprenant sa musique, en se l’appropriant sans trahir l’original. Coco est tombée amoureuse de la musique de Dina Bell en 1979, elle demeure fidèle à ce grand, ce très grand chanteur qui nous vient du Cameroun.

Il y aurait tant à dire sur l’album fabuleux que nous présente notre invitée aujourd’hui. Je pourrais en parler pendant des heures mais, je vais laisser là me subjectives exégèse de Jóa, juste le temps de vous dire que ce disque est une merveille acoustique, artistique, émotionnelle, humaine.

C’est un album qui ne s’embarrasse pas d’effets superflus, il tend vers l’épure tout en offrant une variété musicale d’une grande richesse. Vous l’écoutez et vous vous le repassez en boucle. Etrangement il vous fait du bien sans effort, il vous apaise. C’est aussi l’une des signatures de Coco Mbassi, celle de poser un baume sur les contusions de l’âme humaine.

L’attente pour nous, aura été longue entre Sisea et Jóa mais, elle aura valu la peine. L’album dont le titre Jóa, signifie cheminer vers la maturité est une bonne nouvelle, Coco Mbassi mûrit avec grâce et profondeur.

©Chantal EPEE

Auteur, Directrice du Cœur à Cœur Acoustique

Présidente Afrodiaspor’Arts-Expressions of Black Cultures.

 

PORTRAIT DE WEYAH

P1040481

Nous avons aujourd’hui le plaisir de recevoir Weyah, instrumentiste de la voix, artiste plasticienne, photographe, auteur et compositrice. Elle vient à nous avec sa voix, son âme généreuse, et un album paru ce mois, et que nous sommes, de fait, parmi les premiers à découvrir.

Weyah est née dans une famille dans laquelle, la musique et le chant, étaient des habitations naturelles pour sa fratrie et elle, même si leurs parents ne les ont jamais encouragés à embrasser une carrière musicale.

Son père, Michel Kingue, était musicien, auteur, compositeur, clarinettiste, saxophoniste et chanteur, qui a participé à écrire les belles lettres de la musique camerounaises des années 50 à 70, en y composant quelques joyaux mélodiques qu’il serait souhaitable de revisiter. A bien des égards, Michel Kingue était en avance sur son époque.

AGGIE, la mère de notre invitée, chanteuse dans une chorale, emplissait la maison familiale de ses chants, éduquant, comme la musique du père, l’oreille de leurs enfants. Il n’est pas étonnant que plus tard, deux d’entre eux se soient retrouvés plus tard à faire de la scène.

Weyah dit ceci de son rapport à la musique et, de l’atavisme qu’elle est dans sa famille, « Plus qu’un virus, la musique est la sève qui parcourt nos nervures sanguines. » Voilà qui est notre invitée.

 

Weyah, dont les parents sont originaires du Cameroun, est née au Gabon. Elle a un an quand elle se retrouve en France, lieu dans lequel les auteurs de ses jours choisissent de s’installer et de bâtir leur vie. Le Cameroun lui demeurera longtemps, une terre lointaine, mystérieuse, et une quête d’autant plus inassouvie que, ses parents ne sont pas diserts sur cette terre.

Mais il est avec le pays natal de ses parents ; un cordon ombilical qu’Aggie sa mère veille à établir : c’est la langue Duala.

Le lien, sera affermi par ces petits riens qui ramènent l’ailleurs vers l’ici, comme les paquets qui arrivaient du Cameroun, et qui permettaient de manger des plats de là-bas, de s’imprégner de leurs senteurs, d’en découvrir les ingrédients, en attendant le jour de poser enfin, son pied sur cette terre source, ce lieu inconnu qui lui était  pourtant un pays intérieur, un point d’interrogation et un long silence. C’est à trente ans qu’elle foulera pour la première fois, la terre natale de ses parents.

Enfant issue de l’immigration en France, à ses amis qui lui posent des questions sur son pays le Cameroun, elle laisse visiter sa terre intérieure et inconnue, en la réinventant. Elle en fait un pays dans lequel, les pluies ne sont pas comme celles de France. Celles qui descendent du ciel de là-bas, sont uniques. Elles le sont grâce à Weï, le soleil, elles sont Wea, c’est-à-dire sont chaudes. Par leur température, elles font donc du bien à ceux qui les reçoivent, préfigurant, des décennies avant aujourd’hui, le bien que feront les cascades chantées par notre invitée, Weyah qui, devenue chanteuse se donne pour but est, par sa voix et son chant, de « proposer du bonheur au public et en recevoir en retour » 

La musique est une source de chaleur mutuelle, de réchauffement du lien à l’autre et la scène une école de la générosité et d’humilité dans laquelle l’admiration et les ovations reçues d’un auditoire sont reçus comme un cadeau et non un vecteur de surinflation égotique.

En plus de sa matrice familiale propice au développement de sa musicalité, Weyah a, quand elle entre en CP, le privilège d’avoir une enseignante qui l’initie au solfège. Parce qu’elle garde la même maîtresse d’école plusieurs années, elle reçoit de précieuses fondations pour la suite de sa formation en musicale que plus tard, elle peaufinera au conservatoire, puis avec Catherine Medioni, spécialiste de la voix et du chant.

L’univers musical de Weyah est, si on devait tenter de le définir, Afro-pop, Afro-lyrique avec des incursions dans le jazz. Bref il est suffisamment ample et ouvert, pour être à la confluence de plusieurs courants. Weyah refuse, de toutes les façons, de se laisser enfermer car, elle sait combien les carcans et les cases sont de dangereux freins pour la créativité d’un artiste et des baillons de son inspiration.

Celle qui a fait sa première scène musicale dans un lycée, et qui a continué à chanter le répertoire des autres, parmi lesquels Miche Kingue son père, a pris peu à peu, suffisamment confiance en elle pour oser créer et proposer à un auditoire sa voix intérieure.

Son inspiration, elle la puise dans la vie, la foi, dans les douleurs, dans l’enfance, et dans la richesse  qu’offrent les rencontres humaines. Elle écrit et compose des chansons en français, en anglais, et en duala. Cette dernière langue lui est une évidence matricielle depuis l’enfance, et, alors qu’elle était adolescente, elle s’en est autoproclamée ambassadrice après un déclic. En effet, un jour, alors qu’avec une copine, elle écoutait une chanson de Dina Bell, cette dernière a déclaré que la chanson aurait été plus belle, si elle avait été chantée en anglais.

Bien qu’en ce temps-là, elle ait été plutôt fascinée par les chants en langue anglaise, à l’assertion de son amie, un cri silencieux s’était élevé en elle : « non ! »

Non ! Comme un refus de laisser l’anglais devenir la seule langue de la belle musique. La jeune fille qu’elle était alors a résolu en ce temps-là, de proposer de beaux voyages émotionnels et esthétiques en langue Duala.

10689755_756423624427705_427075259457015927_n

Aujourd’hui, la chanteuse vient à nous avec NA MONGELE, son premier Album, dans lequel elle pose son beau timbre et nous invite au voyage.

La voix de Weyah caresse l’âme. Elle semble faire le tour de votre cœur quand vous l’écoutez, pour vous inviter à la recevoir depuis votre intérieur, depuis ce lieu dans lequel elle vous propose un rendez-vous intime. Il y a en effet dans la voix de Weyah un baume, une proposition d’espérance qui transcende le verbe pour atteindre l’émotion. Elle vient avec douceur, pour effleurer l’intime de votre être.

A l’écoute du CD NA MONGELE de Weyah, il est manifeste que les chansons ont été ciselées avec le cœur, avec son âme, parce qu’il est dans son timbre, une vérité émotionnelle qui ne peut être contrefaite par le métier ou par la technique.

Dans une de ses chansons, elle dit : « Bele mba Weyah », appelle-moi Weyah.

Pourquoi ce pseudonyme ?  « Weyah », dit-elle, « est un pseudonyme qui reflète et incarne ma vision de la musique : universelle, atemporelle, comme le soleil »

Au cours d’une interview, notre invitée a un jour déclaré ceci :

« Ma seule prétention, est de rester authentique et fidèle à moi-même artistiquement, attitude que m’a léguée mon père en héritage. »

En écoutant son disque, en discernant son âme qui passe par sa voix, majoritairement dans cette langue qui la fonde par-delà la distance avec la terre de ses pères, on se dit que Weyah aura été fidèle à l’essentiel de l’héritage du grand homme.

©Chantal EPEE

Auteur, Directrice du Cœur à Cœur Acoustique

Présidente Afrodiaspor’Arts-Expressions of Black Cultures.

Novembre 2014

 

affiche