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Corry Denguemo, portrait

P1050798Aujourd’hui, nous avons le plaisir de recevoir Corry Denguemo, vocaliste, auteur et compositeur, qui a la particularité de composer ses morceaux à la guitare et, aux percussions. C’est une chanteuse qui a choisi d’accueillir en son sein les vibrations singulières des mondes Bantu, en particulier ceux de l’Afrique centrale dont elle est originaire. Ce sont ces rythmes qui vivent en elle et qui accompagnent le mieux les cris qu’elle veut pousser pour un monde en souffrance et les pansements qu’elle veut participer à poser sur lui. L’artiste que nous accueillons est en effet une femme engagée qui a choisi, à l’instar de Miriam Makeba son modèle, de mettre sa voix et sa notoriété au service des causes qui lui tiennent à cœur.

Corry entend de la musique à l’intérieur d’elle comme elle accompagne ses pensées et son observation du monde. Elle chemine avec son engagement envers les populations fragiles et est en résonance avec son ancrage africain. La musique l’habite comme elle-même a pris résidence en elle il y a longtemps déjà.

Camerounaise et Centrafricaine, Corry est née au Cameroun et a grandi au contact de sa famille de part et d’autre d’une frontière qu’elle découvre très vite artificielle pour avoir rencontré dans les deux branches de sa famille des personnes partageant les mêmes valeurs, la même sensibilité, la même générosité. Ses grand-mères maternelle et paternelle en effet, bien que venant de pays déclarés différents s’étaient adoptées l’une l’autre au point de s’appréhender comme des sœurs. Comment l’enfant qu’elle était aurait-elle pu faire une différence entre l’une ou l’autre branche de sa famille sur la base d’une nationalité ? La richesse de Corry Denguemo tient aussi à cette découverte et, la chanteuse se définit davantage comme africaine que comme Camerounaise ou Centrafricaine.

Maintenant, je vais vous demander de fermer les yeux, de faire un effort d’imagination et, si vous y arrivez, vous devriez faire un joli voyage. On y va ?

Vous êtes au Cameroun et vous entrez dans une concession familiale que vous ne connaissez pas. Tandis que vous tentez de découvrir chez qui vous vous trouvez,  votre attention est capturée par la musique qui s’échappe de la maison. La superbe voix de Mahalia Jackson vous transporte dans une reprise somptueuse de Amazing grace. Vous entendez le grésillement singulier des disques vinyles qui ajoute au charme de la musique qui vous parvient.  Vous souriez.  La voix de Mahalia laisse la place à Ella Fitzgerald qui entonne My funny Valentine. C’est l’extase. Tiens, qu’est-ce donc que cela ? De la musique chinoise ? En plein Yaoundé ? Tandis que tout à votre étonnement vous vous demandez si vous n’avez pas atterri sur une planète imitant la ville de Yaoundé, un appel à l’unité s’élève, porté par Bob Marley. Vous l’entendez avec d’autant plus de force que des nouvelles venues d’Afrique du Sud disent combien long est le chemin qui mène du rêve d’unité africaine à la réalité. Des morts et des déplacés. Violence intra-africaine. « Africa Unite ! » Un autre moment de silence et, voici que le chef d’œuvre absolu de Beethoven, la 9ème symphonie emplit l’espace sonore et vos sens. Quel fabuleux voyage n’est-ce pas ? Figurez-vous que vous venez de visiter la maison et l’ambiance dans laquelle notre invitée a grandi.

Fille d’une mélomane, elle baigne dans la musique et se retrouve très vite habitée par elle. Même si elle ne le sait pas encore, répond très tôt à l’appel que lui adresse la musique. Elle chante les morceaux qu’elle entend, se projette en eux au point devenir, l’espace d’un instant, l’artiste qui chante.

Une semence est plantée dans l’enfant, elle a l’intuition que la musique sera le véhicule de ses mondes intérieurs, même si elle ne sait pas encore comment elle les dira. A l’aube de l’adolescence, elle se lance dans le rap avec des cousines. Elle a 13 ou 14 ans. Elles se produiront dans des matinées de jeunes et dans les lycées. En plus du Hip Hop, Corry apprend des danses traditionnelles. L’Afrique en elle vibre déjà avec force et veut se dire adossée aux mondes Bantu. Quand ses cousines font le choix de prendre d’autres voies, Corry décide de continuer dans la musique. C’est ainsi que très jeune, elle fait le choix  de quitter l’école pour s’épanouir dans la danse et le chant. Elle a le sentiment que ce chemin est le sien, même si elle ne sait pas encore chanter. Elle a 15 ans. Ses oncles s’opposent fermement à sa décision tandis que sa mère lui apporte son soutien.

Commence alors pour Corry un apprentissage à tâtons, au moyen de playbacks dans lesquels elle explore les répertoires de Koko Ateba, Céline Dion, et de d’autres chanteuses.

L’adolescente qui veut apprendre à chanter va vers des musiciens et de producteurs. Elle est rapidement confrontée à une part sombre du monde des adultes en général, et de ce milieu en particulier (tentatives d’abus physique, réclamation du droit de cuissage etc.)

Les portes auxquelles elle frappe se ferment l’une après l’autre au moyen de la clé de ces exigences iniques, jusqu’au jour où, au détour d’une audition, elle fait une rencontre qui, même si elle ne le sait pas encore, sera décisive : celle avec le groupe Macase.

Sa prestation séduit les membres de ce groupe au point qu’ils ne veulent pas laisser passer celle qui les a touchés, non à cause de sa technique, mais de la vie qui passe par sa voix, de ce qu’elle dégage de passion, de vérité, de force et de fragilité. Ils la veulent dans le groupe, elle n’est pas intéressée.

Fort heureusement le courant passe mutuellement et les membres du groupe et  Corry deviennent amis. Elle apprendra plus tard que Jaylou Ava, alors directeur artistique du groupe leur avait suggéré pendant l’audition de ne pas laisser s’en aller la jeune chanteuse qui avait ce petit supplément d’âme qui la distinguait du des autres.

A force de les rejoindre de temps en temps sur une scène ou sur un projet, elle finit par intégrer la formation dans laquelle elle reste de 1998 à 2011. Elle y fait ses classes, apprend à chanter, à poser sa voix, à écouter et à entendre la musique, à travailler les gammes, à vocaliser. En effet, dit Corry, « sortant du Rap, je ne chantais pas. »

Corry chante avec le cœur, il lui manque la technique. La technique, dit la chanteuse, permet de « regarder sa voix de l’intérieur et d’être une seule et même personne avec elle. » Même si dans sa vie elle n’a pris en tout et pour tout qu’une seule heure de cours de chant, elle a appris à chanter en faisant, en côtoyant des artistes talentueux, en les observant, et en posant des questions techniques aux chanteuses qu’elle rencontrait.

 

En 2011, Corry postule pour un « Visa pour la création » de l’institut Français. Elle l’obtient et vient en France pour une résidence de six mois du 15 Juin au 15 Décembre 2011.

Au cours de cette résidence, elle travaille sur la création, la composition. Elle y retrouve Blick Bassy, ancien membre de Macase. Il compose, elle écrit. Elle travaille aussi avec Lokua Kanza, rencontre essentielle.

Aujourd’hui, Corry écrit et compose des chansons qui collent aux réalités qui la touchent, aux situations qui l’interpellent, aux personnes qui la bouleversent, en particulier une population pour qui elle est dans certains espaces, un peu comme une mère, une grande sœur, une main tendue, et assurément un porte-voix. C’est la population des enfants des rues, enfants perdus et abandonnés de nos cités. C’est pour tenter d’apporter une réponse à leur souffrance et à leurs errances qu’elle fonde une association, « les voix en chœur. »

C’est une association culturelle au travers de laquelle des jeunes gens sont initiés aux percussions et à la danse. Elle espère par ces stages voir se lever des vocations qui seront des portes qui leur ouvriront un espoir, et pourquoi pas un avenir. Plusieurs de ceux qui ont fait ces stages trouveront leur voie et certains vivent encore aujourd’hui de la danse.

Grâce à l’association, des enfants des rues ont fait des stages de football, et ont trouvé des parrains qui prennent en charge leur scolarité. Elle a notamment réussi  à faire parrainer un enfant par une société de télécommunications qui a pignon sur rue au Cameroun et c’est ainsi qu’il a été retiré de la rue et a décroché son BEPC.

Son départ du Cameroun l’éloigne des actions concrètes sur le terrain mais les questions sociales demeurent des sujets qui la touchent, elle leur prête sa voix et quand elle peut ses mains et son énergie.

« J’utilise mon nom pour aider les autres. »

Le 8 mars de l’an dernier, elle a par exemple choisi de passer la journée en compagnie des enfants des rues.

C’est pour cela que, quand on découvre que Miriam Makeba qu’elle admire pour avoir utilisé sa musique pour combattre et dénoncer l’Apartheid et les discriminations est la chanteuse qui a eu sur elle la plus grande influence, l’on ne s’étonne pas de ce que Corry trouve normal de mettre sa voix et sa musique au service des causes qui lui tiennent à cœur.

Je vous invite, en cette après-midi, à vous laisser porter par la voix, la chaleur, les vibrations de l’artiste que nous recevons cette après-midi. Attendez-vous à être envoutés par ses percussions, à être touchés par sa générosité, à être transportés par sa voix et sa musique, à être émerveillés par l’intensité qui se dégage d’elle.

Chère Corry, merci d’être avec nous cet après-midi, le public est venu à ta rencontre. Sens-toi accueillie. Tu es chez toi. Ils sont là pour toi comme tu es là pour eux.

Pouvons-nous faire à notre invitée une ovation cœur à cœur acoustique ?

©Chantal EPEE

 

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